Pendant la promo de MYSTERIOUS SKIN en 2005, vous étiez sur le point de tourner un fi lm d’horreur, CrEEEEps!, et vous débarquez aujourd’hui avec une comédie, SMILEY FACE. Que s’est-il passé ?
CrEEEEps! était effectivement prêt à être tourné à l’époque, nous avions rassemblé le fi nancement nécessaire. Mais comme cela arrive souvent avec le cinéma indépendant, une des deux compagnies qui assurait le budget a fait faillite. Et quelques semaines plus tard, c’était au tour de la deuxième de mettre la clef sous la porte… Je me suis alors rappelé d’un scénario que j’avais lu cinq ans plus tôt, sobrement intitulé THE BEING JOHN MALKOVICH OF ALL POTSMOKING, STONER MOVIES [«Le Dans la peau de John Malkovich des fi lms de fumette»]. Un des plus drôles que j’avais jamais lus, stylisé, cinématique, totalement novateur. Et, comme par hasard, les droits de l’histoire venaient de revenir sur le marché… J’ai alors rencontré le scénariste, nous avons retravaillé le script pour lui restituer une originalité qui avait été malmenée par plusieurs années de réécritures abusives, et SMILEY FACE est né. Le tournage s’est fait rapidement, dans des conditions on ne peut plus indépendantes : 22 jours de prises de vues, avec un budget très raisonnable.



SMILEY FACE est un véritable écrin pour les talents comiques d’Anna Faris. L’aviez-vous en tête depuis le début ?
Jane est un personnage extrêmement diffcile à interpréter, le fi lm entier reposant sur l’actrice qui l’incarne. Il nous fallait quelqu’un dont on ne se lasserait pas alors qu’elle est présente dans chaque plan du fi lm. Les producteurs avaient établi une
longue liste de candidates. Quand j’ai vu que le nom d’Anna y fi gurait, je leur ai immédiatement dit que ce serait elle et personne d’autre. On a eu la chance
inouïe qu’elle accepte, et parvienne à inclure notre petit fi lm indépendant entre le tournage de MA SUPER EX et des prises de vue additionnelles de SCARY MOVIE 4. On avait beau tourner 14 heures par jour, son enthousiasme n’a jamais faibli. Elle possède
un talent unique qui me rappelle des actrices comme Lucille Ball ou Carole Lombard. Hollywood déborde de jolies fi lles. Une comédienne comme Anna, qui en plus d’être jolie possède un véritable don, réalise des choses incroyables avec son corps et son visage, est bien plus rare. Je ne connais personne d’autre qui aurait pu accomplir ce qu’elle fait dans ce fi lm. Il existe grâce à elle.



Vous a-t-elle marqué dans un fi lm en particulier ?

Au-delà de ses impressionnantes performances dans la série des SCARY MOVIE, c’est son rôle de starlette un peu trop blonde dans LOST IN TRANSLATION qui m’a convaincu. Elle irradiait complètement l’écran dans le film de Sofi a Coppola. Je voulais qu’elle apporte cette qualité au personnage de Jane qui, même cachée derrière un nuage de fumée, devait rayonner. Anna peut rendre n’importe quel rôle attachant.



SMILEY FACE s’inscrit dans un genre très américain, la «stoner comedy», où des personnages vivent des aventures improbables après avoir trop fumé
d’herbe.

Je n’ai jamais ressenti l’envie de faire un «fi lm de drogue». Je sais que c’est devenu un genre à part entière, mais il n’a pas donné lieu à de très bons fi lms selon moi. Mon intention, avec SMILEY FACE, n’a jamais été d’apporter ma pierre à l’édifi ce de la «stoner comedy». C’est l’originalité du scénario qui m’a interpellé. Il m’a fait rire de la première à la dernière page, débordait d’idées géniales comme ces listes de choses à faire que le personnage établit et qui apparaissent en même temps à l’écran. En lisant le script, je n’ai cessé de me dire qu’il était brillant. J’avais déjà le fi lm dans ma tête. J’ai besoin de m’éprendre d’une histoire pour la mettre en scène, et c’est exactement ce qui s’est passé ici. De même avec le livre dont est tiré MYSTERIOUS SKIN. J’adore l’idée que mes deux derniers fi lms soient aussi diff érents, comme le Yin et le Yang. 6 7



MYSTERIOUS SKIN a marqué un véritable tournant dans votre carrière.
Je ne sais pas ce qui s’est passé en France avec ce fi lm, car on n’arrête pas de me poser des questions du genre : «comment avez-vous fait pour rebondir après votre chef
d’œuvre ? La pression a dû être énorme» (rires). Je suis ravi de l’impact qu’a eu MYSTERIOUS SKIN - j’adore le fi lm - mais il n’a rien changé à ma façon d’aborder ce métier. Seul mon instinct guide mes choix, pas les réactions des critiques. J’ai relu récemment des articles accompagnant la sortie de MYSTERIOUS SKIN : j’étais sérieux à mourir, écrasé par la gravité du sujet. Vous ne pouvez pas vraiment faire de l’humour en assurant la promotion d’un long-métrage qui parle de pédophilie. C’est une question de responsabilité. J’avais vraiment besoin de changer d’air avec mon fi lm suivant. SMILEY FACE était la récréation idéale.



Le scénariste, Dylan Haggerty, connaît ses drogues sur le bout des doigts.
C’est clair ! Je me demande encore où il est allé pêcher les scènes les plus dingues, comme celle du manifeste communiste. Mais la fi délité avec laquelle il restitue l’expérience d’un trip sous marijuana, son côté totalement absurde et aléatoire, est stupéfi ante. J’ai fumé des joints, je ne vais pas mentir, mais je n’ai jamais été un vrai «stoner». Vu que je bosse sans arrêt, j’aurais du mal à me défoncer toute la journée sur mon canapé. J’ai des amis qui font ça, et quand j’ai découvert le scénario, je me suis tout de suite dit qu’ils allaient adorer le fi lm et se le passer en boucle. Je l’ai réalisé pour eux, et j’espère qu’il va devenir culte parmi les gros fumeurs, qu’ils en retiendront des scènes ou des dialogues entiers et les ressortiront à Anna Faris quand ils la croiseront dans la rue. Qu’elle se fera aborder dans trente ans par des vieux hippies qui lui diront «eh, c’était toi dans ce fi lm !» (rires).



Y a-t-il un message dans SMILEY FACE ? Que la beuh nous libèrera du communisme ?
(Rires) C’est une interprétation… Ce que j’apprécie avec ce fi lm, c’est qu’il peut être pris à tous les degrés. On peut le voir, très simplement, comme un trip pop et fun, mais j’aime me dire qu’il possède également une dimension plus profonde, presque existentielle. J’ai dû le voir une centaine de fois, maintenant, et j’en tire quelque chose
de différent à chaque vision. C’est un fi lm d’une profonde légèreté, en quelque sorte. Je crois qu’il y a plusieurs couches à creuser. Le voyage entrepris par Jane, de son canapé à la grande roue, c’est un peu L’Odyssée. Une aventure mythologique… et enfumée.



Votre sélection au festival de Cannes vous a-t-elle surpris ?
Et comment ! Cannes n’est pas réputé pour accueillir ce genre de cinéma. Un des programmateurs de la Quinzaine des Réalisateurs a découvert le fi lm à SUNDANCE, et en est tombé amoureux. Nous l’avons ensuite soumis offciellement au comité de sélection, et avons obtenu une réponse positive. Le fait que ce soit une comédie est même devenu un avantage: au milieu de fi lms plutôt sombres et sérieux, SMILEY FACE a détonné encore plus. Certains journalistes m’ont même remercié de leur offrir des vacances après une série de fi lms déprimants.



Des projets ?

J’en ai quatre ou cinq, et le premier à boucler son financement sera le bon. CREEEEPS!, mon fi lm d’horreur et de science-fi ction, en fait toujours partie. Je bosse également sur quelques projets pour la télé. Comme beaucoup de monde, j’ai été marqué à vie par TWIN PEAKS. Je n’en revenais pas qu’on puisse voir ça à la télé. Les séries que j’ai développées ont toujours eu tendance à décontenancer les chaînes, mais le medium est en pleine réinvention, nettement plus propice à mes idées.



Vous verra-t-on, un jour, diriger un fi lm hollywoodien ?

Je n’ai rien contre le fait de tourner un film de studio. J’ai même failli en réaliser un par le passé qui était très prometteur. Pour être honnête, je ne fais aucune différence entre un film indépendant et un fi lm hollywoodien. Il y a juste des bons ou des mauvais films. Mais plus le budget est petit, plus vous aurez de liberté. C’est pourquoi chaque film que j’ai tourné n’a jamais dépassé les 3 millions de dollars de budget. Plus un film coûte cher, plus il sera homogénéisé, car il devra toucher un public plus large afin de rentrer dans ses frais. Il n’y a aucun mal à ça, ce n’est pas parce qu’un film est commercial qu’il est forcément inintéressant. Regardez Howard Hawks, Alfred Hitchcock ou John Ford : ils évoluaient tous dans le monde des studios et réalisaient pourtant des œuvres exceptionnelles. C’est devenu de plus en plus rare – tous les scénarios de films à gros budget que je reçois sont franchement mauvais – mais pas impossible.